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C'est un film dédié au spectateur :

 

Si Edge of Tomorrow prend autant de soin à installer un espace dédié pour son spectateur, c'est parce qu'il interroge la place de son public à plusieurs niveaux. On pourrait voir tout ce qui concerne l'aspect jeu vidéo du film comme une réponse à la question : quelle place reste-t' il au spectateur devant des films ressemblant à des jeux vidéos et aux univers ultra-référencés et génériques  ? Cette question est similaire à celle que se pose notre héros : comment se comporter quand sa vie reprend toujours au même point de sauvegarde et qu'on est contraint de réaliser ses objectifs pour s'en sortir ? Le relais le plus évident entre le film et son spectateur est bien entendu le personnage principal, que l'on va accompagner et dont on partagera le point de vue tout du long.

Tout commence dès l'introduction : notre personnage principal est parmi les figures médiatiques perçues dans la télévision. Nous le voyons se réveiller dans un hélicoptère comme s'il se réveillait de l'autre côté de l'écran. Il était arrogant derrière les caméras, trop sûr de lui, invoquant d'agir et de « s'engager » : il est immédiatement rappelé à l'ordre, mis dans une situation qu'il ne maîtrise pas et forcé à se mettre à l'action. Il refuse de filmer les champs de batailles, le voilà rétrogradé troufion au milieu du "Débarquement". Le combat commence et notre héros survit difficilement. On entraperçoit le personnage interprété par Emily Blunt, soldat icône présentée brièvement dans l'introduction et surnommée « L'ange de Verdun ». Un regard est même échangé avec notre héros, annonçant une rencontre.

 

Mais la militaire est immédiatement frappée par un missile et meurt sous nos yeux. « What the fuck ! » s'exclame notre héros. Rien ne se déroule correctement et tout se termine comme on le craignait : le protagoniste est voué à mourir et l'image insupportable de son décès arrive. Mais cette image est immédiatement suivie d'un réveil de notre personnage principal plus tôt dans son passé; le héros se retrouve dans une boucle où à chacune de ses morts succède un retour en arrière au même point de départ. L'explication du phénomène tombera au même moment que la découverte de l'objectif « premier du film » qui était alors inconnu ou nié par le héros : il faut sauver le monde. Lors de sa première mort au combat, le héros a été contaminé par l'ennemi et possède maintenant sa faculté de voyager en boucle dans le temps. Lui-seul est capable de savoir ce qui va arriver/est déjà arrivé et peut envisager de vivre une version « victorieuse ». Le personnage devra pour cela arriver à être « compétent », mais aussi à rencontrer l'icône militaire et à connaître la personne derrière.

 

Et tout cela se terminera pour lui comme pour nous derrière un écran et avec la promesse d'un avenir enfin incertain.

"Le spectateur est ainsi celui qui construit l'univers par les références et qui est quasiment capable d'agir sur le récit voire de l'anticiper."

Le film (comme souvent dans les films où joue Cruise) va plonger un personnage affichant une maîtrise arrogante dans la non-maîtrise (La Firme, Mission ImpossibleMinority Report, Eyes Wide Shut...). Il s'agit plus que jamais d'une expiation : l'acteur est sommé de quitter l'écran, d'arrêter de faire le malin et de se mettre à l'action. Mais la séquence qui en résulte est finalement décevante : en dépit de voir notre star un peu martyrisée, on ne peut que s'identifier à sa non-maîtrise et être déçu de la conclusion mortelle. Le film a à peine commencé qu'il est déjà terminé. Ce conflit entre maîtrise et non maîtrise, le film ne cessera de le rejouer dans le cadre des répétitions : il s'agira pour la star Cruise de rejouer une partie de sa filmographie et de faire retrouver au public ce qui l'a poussé à l'aimer. Le film accumule les séquences qui semblent reprises d'autres films de la carrière de Cruise : militaire comme dans de nombreux films, il se retrouve suspendu à un fil comme dans Mission Impossible, face à une invasion extra terrestre comme dans la Guerre des mondes et a le visage mutilé et est renvoyé dans son passé comme dans Vanilla Sky :

Il peut aussi prévoir à l'avance ce qui se passe et guider un personnage comme dans Minority Report et se retrouver renversé sur son lit d'hôpital comme dans Né un 14 Juillet. Il s'agit de trouver un moyen pour lui d'arriver à redevenir le super héros ultra performant qu'il a pu être dans les suites de Mission Impossible ou dans un versant plus parodique dans le récent Knight and Day et pour cela, il rejoue toute sa filmographie.

 

C'est d'autant plus troublant que Tom Cruise ne semble pas vieillir, il apparaît tantôt rajeuni, tantôt vieilli et pris lui aussi dans une sorte de boucle temporelle dans laquelle il ne cesse de se rejouer. Une fois la « bonne formule » testée, il apparaît alors logique alors que plutôt que de devenir un héros sacrificiel il choisisse de survivre malgré tout. Et au même titre que Tom Cruise est source de références, on pourrait presque faire de même avec l'ensemble des gens présents sur l'affiche. On peut par exemple remarquer qu'Emily Blunt s'est récemment distinguée dans deux films de science-fiction, dont un traitait de pouvoir « magique » d'êtres supérieurs dérobés par des hommes et l'autre des voyages dans le temps.

 

Face à cet aspect méta affiché, il est d'autant plus étonnant de voir que le film prend comme élément encadrant et le temps d'une superbe séquence, l'hypothèse du "film rêve". Nous le signalions plus tôt  : avant que Tom Cruise ne soit envoyé sur le champ de bataille, le film nous propose de découvrir notre héros « en dehors des écrans » et nous le voyons se réveiller dans un hélicoptère. Le spectateur consciencieux aura noté l'image, avec la conclusion qu'elle pourrait supposer ; « tout ça n'est qu'un rêve » avec le héros se réveillant au final. Mais le film faisant de la boucle narrative et des différents réveils la dynamique du film, cette hypothèse est très vite laissée à l'abandon par le spectateur. Le sommeil est de toute façon un motif poétique, qui permet de passer de l'écran à la fiction et de voyager dans le temps. Alors que le concept vient tout juste d'être présenté au public, il devient très vite évident entre deux morts/réveils que notre héros Tom Cruise doit secourir l'icône guerrière dont il est déjà tombé amoureux au « premier regard ».

Ce trajet est en effet explicitement relié à celui du spectateur : témoin des actualités, il est invoqué d'entrer dans l'action par un militaire propagandiste/acteur connu. Son désir est partagé entre le fait de vouloir défier celui qui le pousse à s'engager et l'envie/crainte de rentrer sur le terrain/dans le film. Nous aurons immédiatement la possibilité de voir les deux, notre héros étant rétrogradé et envoyé au champ de bataille. Mais le protagoniste principal n'est pas compétent et le film ne se déroule pas de façon satisfaisante. Comme le hurle notre héros-relais « What the fuck ! ». Quel spectateur voudrait un film avec un personnage central incompétent qui échoue et meurt même pas vingt minutes après le début du film ! Il s'agira de rejouer la séquence pour le spectateur jusqu'à aboutir à une version dans laquelle Cruise pourra embrasser sa comparse et sauver le monde. Mais pour en arriver là, il s'agira pour lui de refaire toujours la même chose c'est à dire rejouer le même film. Ou plutôt à chaque fois un nouvel épisode du même film. Pour finalement redevenir simple spectateur et laisser le film derrière soi.

Le spectateur est envisagé comme celui qui construit l'univers par les références, qui voit ses désirs se réaliser "en direct" et est quasiment capable d'agir sur le récit voire de l'anticiper. Mais dans le même mouvement il est forcément en attente d'être surpris. Le film pousse cette logique paradoxale plus loin encore en envisageant tout autant son spectateur comme celui qui voit la star Cruise (dont il connait le parcours) dans un film d'action marqueté que celui qui entre dans la fiction comme dans un rêve.

En effet, on pourrait adjoindre au couple spectateur-personnage le parcours de la star consacrée du film. Comme la plupart des films de Tom Cruise, le film est aussi analyse de la filmographie de l'acteur et jeu sur son image. Le militaire qu'il interprète, interpellant le spectateur dans l'introduction, est aussi l'acteur tout puissant et arrogant que beaucoup voit en lui, pire, le chef de propagande qu'on soupçonne à travers ses apparitions (Cruise étant le porte-parole avéré de l'église de Scientologie). L'acteur a souvent énervé par sa façon d'assumer ce sourire ultra-bright et cette confiance affichée qui a cristallisé son personnage médiatique.

"(...)il s'agira pour la star Cruise de rejouer une partie de sa filmographie et de faire retrouver au public ce qui l'a poussé à l'aimer"

C'est dans ce but premier qu'il doit devenir compétent. Car, qui d'autre pourrait le guider pour aller plus loin dans l'aventure ? D'autant plus qu'elle est le seul "signe" qu'il a pu identifier dans tout le marasme du champ de bataille. Suite à des nombreuses tentatives infructueuses, notre héros arrive à se perfectionner et à enfin sauver la militaire. Mais alors que nous voyons notre héros enfin maîtriser l'action, un retournement de situation sidérant intervient. La militaire, au lieu de suivre son « héros » lui lance : « Find me when you wake up. » et disparaît dans une explosion. Le film se reboote là explicitement « comme un rêve ». C'est directement aux séquences de rêves prémonitoire conventionnelles (comme dans tout film comportant un voyant ou des visions) qu'on est renvoyé comme un nouvel appel à la fiction dans la fiction. Ça le sera d'autant plus que ça ne sera qu'à partir de ce moment qu'on aura la verbalisation explicite de l'objectif « sauver le monde » et la promesses de nouvelles « visions » (qui tiendront lieu visuellement d'objectifs de jeu vidéo). Quand le personnage se réveillera à nouveau au point de départ, il aura maintenant un but : trouver L'ange de Verdun et surtout comprendre ce qui s'est passé, c'est-à-dire ajouter du sens à ce flux qui ne semble que tourner en boucle. 

 

Constamment, le film se permet ainsi non pas de changer de trajectoires, mais de varier un peu, de parcourir des passages que l'on n'a pas pris le temps d'observer ou de jouer des parcours alternatifs. Le film tente de réduire dans un même mouvement l'écart entre le spectateur plongé dans l'action sidérante et celui qui voudrait la contrôler, entre le producteur qui impose un produit et le consommateur qui veut un objet qui ne s'adapterait qu' à lui.