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C'est une des propositions de romance les plus originales du cinéma d'action américain récent :

 

Alors que le film se termine avec la réussite de l'objectif et une ultime (?) remise à zéro, il ne reste plus aucun enjeu a priori. Tout a été effacé. Le héros est bien devenu super performant, mais dans un temps qu'il ne connaîtra plus et dans une situation qu'il n'aura plus à vivre. La seule chose qui reste au film est l'enjeu du souvenir de la rencontre. Dans Un jour sans fin, dont provient probablement le nom de l'héroïne (Rita, comme le personnage interprété par Andie McDowell dans le film de 1993), la romance était quasiment une fin en soi. Il s'agissait directement de réunir les conditions pour que la romance soit possible : la romance était alors la seule réponse à la crise de l'action. Il s'agissait pour notre héros de regarder autrement le monde environnant, de changer par lui et pour lui et ainsi de rendre la rencontre possible. Edge of Tomorrow fait de même, sauf qu'il n'y a pas qu'une seule crise et que si le changement de regard sur le monde, sur les autres et soi a bien lieu, il est toujours conditionné par l'action et n'est jamais une visée englobante. La rencontre n'est pas un but, mais est un élément inévitable, qu'on arriverait presque à regretter : le héros s'exclame « J'aurais aimé ne pas vous connaitre » pour expliquer l'attachement qu'il a avec Rita. Le film se confronte à la difficulté qu'Un jour sans fin éludait par un de ces fameux montages évoqués plus haut. Comment faire naître une romance/rencontre en un seul jour ? Surtout quand on est pas dans un espace tout dédié à celle-ci comme l'univers du film de Ramis. Les impératifs de l'action contrecarrent la possibilité que la rencontre émerge et la conditionnent en même temps. Si cela est possible, c'est que le personnage féminin n'est pas bassement un « objectif » à atteindre, ou du moins, elle devient autre chose dès qu'elle a été sauvée une première fois. C'est par elle que le héros va pouvoir s'informer, puis s'expérimenter, se reconnaître et c'est finalement ensemble qu'ils accompliront l'objectif final du film. Et si image de romance il y aura, ce ne sera pas sans qu'on puisse explicitement déplorer que le temps et l'objectif de l'action n'a pas permis la rencontre.

 

Dans Un jour sans fin, on se bornait aussi au seul regard de Bill Murray et c'était toujours lui qui permettait la rencontre : on devait s'adapter toujours au même film avec une énorme limite. Que dire d'une rencontre qui a été absolument ajustée par un seul des partis pour convaincre l'autre de tomber sous le charme ? Les deux personnages ayant conscience de la boucle dans Edge of Tomorrow, ils ont chacun une dynamique qui ne s'accorde que dans le décalage entre leurs deux points de vue : le personnage féminin n'est pas un « autre objet du monde » qui se répète, mais un interlocuteur. Et c'est réciproquement qu'ils devront s'accorder.

"Edge of Tomorrow semble réunir des voies divergentes : le personnage féminin est d'entrée la femme à sauver mais c'est parce que c'est la seule qui maîtrise l'action mieux que le héros"

Si la rencontre semble bien avoir lieu devant nos yeux, il s'agit pourtant d'une pure mise en scène. Cette romance, si elle semble progresser dans le déroulement du film, est toujours percée par le fait qu'elle n'a jamais le temps d'avoir lieu. Et si elle a lieu, elle se déroule forcément en dehors de l'image qu'on est en train de voir, dans la multiplication des versions divergentes. Quand le héros demande à discuter avec sa comparse, celle-ci refuse tout dialogue ou implication émotionnelle parce qu'elle veut le protéger, sans se rendre compte qu'elle s'est déjà livrée dans d'autres versions et que leur relation est déjà intime, comme nous sommes intimement reliés aux images de cinéma. Le personnage de Tom Cruise fait d'ailleurs des mises en scène explicites afin que la rencontre puisse avoir lieu et il en parle explicitement. Quand l'héroïne découvrira que son comparse s'est "attaché" à elle, même si elle a déjà vécu dans une boucle et a ressenti ce qu'il a pu ressentir envers les personnes qu'elle côtoyait alors, elle ne comprendra son sentiment qu'avec un temps de latence. Comme devant l'écran, tout est immédiat et irrémédiablement décalé. Pour elle, notre héros reste un inconnu, mais pas n'importe lequel: notre/son inconnu. Le rappel du fait qu'ils ne se connaissent pas juste avant le baiser est comme un aveu : il n y a pas eu de rencontre. Et on découvre avec effroi que les confessions les plus intimes faites par le personnage de Rita l'ont probablement été alors qu'elle agonisait.

 

Une fois l'objectif atteint, le personnage contaminé par le sang du « boss final » qu'il vient d'abattre se réveille non plus à dans le campement militaire, mais dans son hélicoptère, comme dans les toutes premières images du film. Descendant à terre, il observe les écrans de télévision : l'ennemi fait retraite partout et la guerre est gagnée. Ou est-ce vraiment le cas ? On n'en saura pas plus, ce dernier retour dans le temps restant inexpliqué. Par habitude, ou peut être par envie, il se dirige vers Rita. Sauf que cette fois que va t'il pouvoir bien lui dire : il n y a plus de monde à sauver, le film est sur le point de se finir. Il n y a plus à se connaître. Le dernier plan, nous amenant à cette incertitude reprend le visage de Tom Cruise au sourire ultra-bright. 

 

Que va t'il bien pouvoir se passer en dehors de la salle de cinéma ? Bien plus que l'incertitude de la victoire, c'est l'incertitude de la rencontre qui permet au film de se poursuivre au delà de son action.

 

Par A.P.O

Romance impossible et inévitable :

 

La romance et le rôle des personnages féminins ont souvent été problématiques dans les films d'action américains contemporains : longtemps petite amie potentielle cantonnée à se faire enlever quand elle ne causait pas du tort au héros, l'héroïne affiche maintenant parfois un physique de rêve en tenue moulante mais est surentraînée au combat (Lucy, The Avengers, les Resident Evil) et, plus récemment, peut même être à l'affiche d'un film d'action sans porter ce type de tenue (Hunger Games), mais à la condition près qu'elle soit encore une adolescente en cours d'initiation.  Là aussi, Edge of Tomorrow semble réunir des voies divergentes : le personnage féminin est d'entrée la femme à sauver mais c'est parce que c'est la seule qui maîtrise mieux l'action que le héros. On la remarque parce qu'elle est icône - et qui ne préserverait pas son icône - mais on ne pourra jamais se l'approprier. C'est pourquoi, dès que l'étape du sauvetage sera passée, le personnage féminin s'imposera car ce n'est pas une sous intrigue mais le troisième regard du film : celui qui devenait nécessaire au spectateur face à un héros qui avait trop d'avance. Réunir ces deux regards devient l'enjeu émotionnel que toutes les crises du film semble affecter et créer. Le film assume avec une grâce incroyable le déséquilibre entre ses deux personnages en faisant de leur rencontre un événement inéluctable et impossible. L'un ne peut agir sans l'autre mais ils sont toujours décalés. Quand l'un est en avance sur l'autre, c'est l'autre qui apparaît finalement le plus avancé. Si ici comme souvent dans les films d'action, la romance est inévitable, elle l'est d'autant plus par le concept du film : vivre tout le reste de sa vie avec la même personne en face ne peut que nous changer. Et le concept de la boucle temporelle induit aussi l'impossibilité de la rencontre : ils ne se connaîtront jamais en même temps, sauf pour un baiser :

UN FILM DE DOUG LIMAN
Avec : Tom Cruise, Emily Blunt, Bill Paxton...
Durée : 1h53
Nationalité : Américaine, Australienne