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 END OF WATCH et
CLOVERFIELD
 

Si le projet des gens qui se filment eux-même est encore visible par moments, il n'arrive jamais à véritablement à percer. Bien sûr, cela définit les deux camps, mais de façon trop lâche pour que ça fonctionne. Mais, grâce à ses qualités de scénariste, Ayer signe un portrait crédible et attachant d'une patrouille, et si le procédé fait rarement sens, le film constitue par moment un bon polar, cousin éloigné des derniers Mann. Ce fut d'ailleurs avec Cloverfield un des seuls found-footage ayant bénéficié d'une indulgence critique. Paradoxalement, Cloverfield aussi s'est retrouvé attaqué très frontalement à de nombreuses reprises pour être un des films emblèmes illustrant lui aussi les limites du procédé.

 

Da la même manière que The Sacrament semble le double de Redacted, Cloverfield peut paraitre l'exact opposé de End of Watch. On passe de l'inspiration quotidienne du film de Ayer à de l'évènementiel, du réalisme au fantastique. L'utilisation du procédé n'est pas la même: dans Cloverfield, il s'agit d'un home-movie qui mute en un film catastrophe, ici, c'est le compte rendu des missions qui se transforme en chronique de deux hommes. Et pour aller jusqu'au bout de l'opposition, les reproches fait au film d'Ayer sont les exacts contraires de ce qui a été reproché au film de Matt Reeves. Pour Cloverfield, le problème, selon les détracteurs, ne tient pas au fait que le film ne respecte pas les règles du genre, mais qu'iil tordrait la réalité et les personnages pour permettre que tout soit montrable.

Dans Cloverfield, le film commence alors qu'un couple filme une promenade en centre ville. Le projet du film sera constamment de revenir à cette image du couple et de mesurer l'écart entre elle et ce qui se passe maintenant que la ville est en train de s'effondrer. Tout le trajet du héros sera d'une part de retrouver la jeune fille, et de l'autre de revenir à la réunion « intime » dans le viseur de la caméra.  Cette idée du home movie « se changeant » en blockbuster est appuyé par un effet de style, un des plus beaux que le genre found-footage aura permis. En effet, de brefs interludes ponctuent le film, correspondant aux moments ou la caméra ne filme pas et laisse voir ce qui était filmé auparavant sur la bande. Des images du couple, au manège ou autres font leur apparition entre deux poursuites ou moments d'urgence, rappelant à quel point la métamorphose du monde a rendu impossible de penser autrement ce montage que dans la confrontation mélancolique. Dans ces moments, c'est purement la forme qui prend en charge l'affect du film et qui le dit explicitement au spectateur. Cloverfield ne singe pas le réel, mais les flash-backs.

 

Si le film cesse souvent d'être crédible, c'est que l'écart entre ces deux images devient "impossible" à réduire. Plus le film avance, plus la caméra embarquée, originellement destinée au home-movie, se retrouve confronté à des situations de plus en plus amples. Le film commence sur le couple, continue sur une réunion aux multiples protagonistes, devient une sorte de télé-réalité perverse (dans le métro, quand le filmeur espionne ses congénères), se mute en film d'exploration avant de se transformer en blockbuster, lors d'une traversée d'immeuble en ruines et d'une montée en hélicoptère avec un "vrai baiser de cinéma", moments ou la suspension d'incrédulité ne tient plus. On peut alors voir Cloverfield comme un pur projet théorique dans lequel le sens des images prendrait le pouvoir en tordant la narration et ses possibilités. Là, où End of Watch tord le sens pour l'immersion. Les deux films sont imparfaits et fonctionnent avant tout car ils viennent renouveler avec efficacité des genres dans lesquels les images ont été vues et revues. Si aucun des deux n'est un bon "found-footage" stricto-sensu, les deux constituent néanmoins, par leurs façons de contourner les limites, deux propositions éclairant bien plus sur l'utilisation du procédé que bien des films.

 

Par A.P.O