UN FILM DE CHRISTOPHER NOLAN * par ANTONY PORTIER

« Quand les événements sont aussi chargés d’émotion que pour Dunkerque, pas besoin de la théâtralité caractéristique de Hollywood. »

Christopher Nolan

Si DUNKERQUE tranche à première vue radicalement avec ses anciens films, il contient aussi la patte de son réalisateur et son penchant pour une narration particulière. Dans MEMENTO le spectateur découvrait les pièces d’un puzzle narratif en même temps que le personnage principal. Dans INCEPTION et INTERSTELLAR c’était le temps et la façon dont il était géré qui faisait la différence. Nolan reste fidèle à cette dilatation du temps avec DUNKERQUE, étant donné que cette fois-ci les trois points de vue représentent des durées drastiquement différentes : une heure, un jour et une semaine. Ce choix, plus qu'une manière de complexifier une intrigue simple pour rien, apparaît logique pour garder une certaine cohérence au niveau de la temporalité (on voit mal les avions rester en vol pendant une semaine) et de la fidélité des faits. On est donc loin d’un artifice scénaristique injustifié, surtout que ce parti pris de mélanger les trois timelines permet à un moment d’apporter un nouveau regard sur le personnage de Cillian Murphy, supérieur autoritaire qui la scène d’après devient un lâche paranoïaque. C’est d’ailleurs un des aspects que Nolan tend à développer à travers DUNKERQUE : la lâcheté face à la survie. Le film ne traite pas une bataille à proprement parler, et ne se termine pas par une reddition ou une défaite. Les soldats de DUNKERQUE ne cherchent qu’une chose : la fuite, et c’est dès son introduction que Nolan va montrer la longue évasion d’un des personnages principaux. À aucun moment les Allemands ne seront montrés plein cadre. Ce qui importe ce sont les longs travellings montrant Tommy fuir la fusillade et tentant désespérément de trouver une échappatoire. Toute sa partie ne sera que ça : une fuite constante truffée d’obstacles en tout genre. Constamment dans l’urgence, les personnages de DUNKERQUE effectuent une véritable course contre la montre. Pas surprenant de voir Nolan faire de cette histoire un véritable thriller dans lequel tout le monde doit se dépêcher : Tommy doit constamment trouver un moyen de locomotion pour partir et loupe son bateau au début, Tom Hardy doit prendre en compte le carburant et prendre des décisions en quelques secondes, et le bateau de Rylance doit se rendre à Dunkerque le plus vite possible. Trois points de vue qui partagent le même objectif pour un résultat qui se heurte aux limites du cinéma de Nolan.

 

« C’est l’histoire de la plus grande course contre la montre. Pour moi faire de ce film un thriller, un film à suspense, hitchcockien, était le meilleur des angles. »

Christopher Nolan

Après l’introduction dans les airs de THE DARK KNIGHT RISES et les passages dans l’espace d’INTERSTELLAR, Nolan récidive et pousse le concept des séquences aériennes encore plus loin en réutilisant le même procédé de mise en scène que dans son film précédent. On pourrait croire que ce parti pris limiterait grandement les possibilités de valeurs de plans. À y regarder de plus près, les séquences aériennes de DUNKERQUE contiennent une variété de plans qui force le respect, surtout quand on sait que tout à été fait en dur (les plans qui n’étaient pas tournés dans le ciel étaient réalisés au bord d’une falaise, sans fond vert, et avec un bout d’avion qui pouvait pivoter). Ce naturalisme semble parfaitement approprié à ces scènes vues des centaines de fois au cinéma par le passé. Et pourtant, passé la surprise et l’émerveillement de ces passages aériens on a le sentiment qu’il manque quelque chose.

 

« De nos jours, avec les caméras du type GoPro, les gens ont l’habitude de voir des angles subjectifs et intéressants lors d’événements extrêmes. En tant que réalisateur, j’essaye de mettre la barre haut en portant à l’écran ces avions de 1940 afin de toucher les spectateurs […] Il y a un certain nombre de techniques de production auxquels les gens sont habitués en matière de combats aériens, et on voulait s’en détacher »

Christopher Nolan

 

« On en revient à cette idée de tout ancrer dans la réalité. Ces scènes ont été créées autour de ce principe. Il fallait qu’elles soient réelles ».

Hoyte Van Hoytema

 

Mais alors d’où vient le problème ? Il est à la fois compliqué et terriblement évident. En premier lieu on constate que les scènes aériennes se déroulent dans un unique décor : entre ciel et mer, sans le moindre bout de terre ou obstacle. Difficile alors d’avoir ne serait-ce qu’un peu d’interaction avec l’environnement quand celui-ci est vide. Au mieux aura-t-on une éclaboussure liée à une explosion dans l’eau à la fin. Cependant, de telles scènes ont déjà été réalisées par le passé et le problème ne se posait pas à l’époque.

 

Prenons par exemple PEARL HARBOR de notre ami Michael Bay et une scène de dogfight similaire en terme de décor, puis comparons avec Nolan :

On le voit clairement : les deux réalisateurs ont des styles très opposés et ne font pas appel aux mêmes techniques de mise en scène. Ce qui fait clairement la différence ici est le choix de Bay de faire quelque chose de très dynamique, avec des entrées et sorties de cadre, un montage nerveux, et une caméra qui tournoie sur elle même pour suivre la chorégraphie presque over the top du combat. Pourtant, Bay oblige, presque tout est également fait en dur, et les rajouts numériques sont majoritairement des explosions ou les fameuses balles traçantes qui viennent ajouter du dynamisme aux échanges de tirs. Dans le Nolan, on reste constamment accroché à l’avion de Tom Hardy ou de son collègue, et il n’y a pratiquement aucun plan d’ensemble des avions livrant bataille. Sauf qu’à vouloir absolument rester fidèle aux sensations d’un vrai combat aérien en Spitfire et en réduisant son point de vue au minimum pour renforcer le sentiment de proximité avec les personnages, Nolan nous montre ce qui est en fait la triste vérité : les combats en Spitfire c’est à la base très chiant, ni plus ni moins. Rester dans un cockpit pendant une heure est chiant. Regarder le même viseur (et donc le même plan) est chiant, et on a vite l’impression que les mêmes plans reviennent indéfiniment et de façon répétitive malgré quelques variantes : plan subjectif/gros plan sur Hardy/caméra embarquée sur un côté de l’avion.

Ce n’est pas un hasard si à la fin les nombreux plans extérieurs de l’avion avec un nouveau décor à l’arrière-plan font l’effet d’une bouffée d’air frais en plus d’être sidérants de beauté. Nolan réussit à faire ce que beaucoup de réalisateurs peinent à faire (insérer un vrai point de vue dans sa mise en scène), mais même des metteurs en scène comme Spielberg savent prendre du recul sur ce fameux point de vue pour insérer des plans d’ensembles. Tout est une question de dosage et de pertinence.

LA GUERRE DES MONDES DE STEVEN SPIELBERG

Ce que Tom Cruise ne voit pas, le spectateur ne le verra pas. Et pourtant ce plan d’ensemble (qui n’est pas le seul du film) brise ce fameux point de vue tout en restant à hauteur d’homme.

« Notre point de départ pour filmer les scènes aériennes, les combats en particuliers, a été de visionner ce qui avait déjà été fait. Dans les vieux films où les scènes aériennes étaient faites à la caméra, on constate que ce qui est souvent délaissé, ce sont les intérieurs de cockpit. On en a analysé les raisons et on en est venu à la conclusion, que c’était à cause du contrôle exercé sur l’éclairage et l’esthétique des gros plans, sans compter le tableau de bord, l’acteur et le reste. Pour nos scènes en cockpit, on voulait quelque chose qui soit aussi réaliste que possible en avion. »

Christopher Nolan

 

La fameuse orientation de Nolan apparaît donc comme une idée à double tranchant. En sacrifiant tout sur l’autel du réalisme, Nolan se prend les pieds dans le tapis et refuse de faire un pas en avant. Caractéristique de son cinéma, ce manque de folie dans l’écriture de l’action et dans sa mise en scène se retrouve ici coincé dans un véritable paradoxe, surtout que l’impression de voir la même scène se fait sentir au bout du deuxième dogfight. Lui qui n’est jamais à l’aise dans la pyrotechnie, le voilà prenant les commandes d’un film d’action d’1h40 sans jamais arriver à se démarquer suffisamment de son style. C’est d’autant plus dommage que dès que Nolan se recentre sur l’humain et sur de l’action moins aérienne et répétitive il arrive à faire des miracles