UN FILM DE james mangold * par ANTONY PORTIER

Quand on parle de Le Mans 66, difficile de ne pas penser à la situation actuelle de la Fox, dont c’est le dernier film. Racheté par Disney, ce qui fut un des studios majeurs de l’histoire du cinéma n’est plus. Le film de James Mangold est donc la porte de sortie de tout un empire. Et s’il est difficile de ne pas en parler, c’est précisément parce que Le Mans 66 traite d’une histoire similaire qui fait terriblement écho à cette actualité, à savoir le parcours (plus ou moins fidèle à la réalité) de Ken Miles et Carroll Shelby pour le compte de l’entreprise Ford, ou la « petite » entreprise (on parle de Shelby quand même) est au service de la grande et tente tant bien que mal de remporter la victoire malgré les directives parfois absurdes de Ford Company. La scène qui nous intéresse arrive à la moitié du film, alors que Ford vient de perdre au Mans et souhaite s’entretenir de cet échec cuisant avec Shelby. Shelby nous est présenté de face, assis dans la salle d’attente. Une personne passe devant lui mais ne semble pas remarquer sa présence malgré le regard lancé par Shelby. Le « Ford Motor Company », situé juste au-dessus du personnage, est presque comme une épée de Damoclès prête à s’abattre sur le personnage.

Alors qu’il saisit un journal dont le gros titre lui rappel l’échec de son équipe, la caméra opère un léger mouvement arrière afin de nous montrer une des secrétaires passer devant Shelby. Le placement de la caméra dans le plan suivant nous ferait presque croire qu’il sera invité à l’intérieur, mais cela n’arrivera pas et le contrechamp sur Shelby ne fait que renforcer son impatience (des voix se font également entendre de l’intérieur).

De gauche à droite

Un assistant entre alors dans le cadre et passe un dossier à une des secrétaires. Le léger travelling avant nous montre l’attention de Shelby qui se porte sur cette action précise. Les secondes qui suivent sont une succession de raccords regard, la caméra épousant le point de vue de Shelby qui suit ce fameux dossier. Ce moment aura son importance plus tard dans la scène. Ce qu’il faut retenir de ce passage est l’importance donné à ce dossier ainsi que la scénographie : Shelby est limite pris au piège, entouré de secrétaires des deux côtés avec des enjeux qui sont déjà palpables avant l’entrée dans le bureau de Ford.

Shelby est finalement invité à l’intérieur du bureau. Son arrivée commence par un rapide champ-contrechamp sur le personnage de Jon Bernthal nous montrant sa réaction pas très rassurante. L’ambiance est pesante, et le silence de mort qui règne tranche avec l’atmosphère de la salle d’attente et ses bruits de machine à écrire. Ford est assis au centre de la pièce, dos à Shelby et aux autres. Il ne le regarde pas (mis à part un très bref regard lorsque Shelby prononce son nom), fixant l’horizon, et lui fait signe du doigt de s’asseoir. Shelby s’exécute juste après que Ford exige des explications sur la défaite qu’ils viennent de subir, tout en mentionnant évidemment le fait qu’il sera probablement viré.

Shelby s’assied. On découvre alors deux personnes assises au fond de la pièce (eux-mêmes enfermé par un cadre dans le cadre, comme pour souligner leur statut de pions) et le scrutant au troisième plan. Lee Laccocca (incarné par Jon Bernthal) est lui aussi relégué au troisième plan, pris au piège entre Shelby et Ford (ce qui illustre très bien le personnage au passage). Ford, lui, occupe une part significative du cadre sur la droite. Il ne fait face à aucun des acteurs, mais sa position de profil le rend supérieur, comme s’il regardait tout ce beau monde. Shelby est une nouvelle fois piégé. Sa longue tirade sur le comité et les quatre secrétaires nécessaires à la transmission de ce simple dossier est accompagné de contrechamps sur les réactions des personnages de Jon Bernthal et Josh Lucas, mais aucun sur Ford, qui ne semble pas réagir à cette réplique.

Dès que Shelby commence à parler de Ferrari, Ford se met à répondre. La caméra nous montre alors Ford en contrechamp avec Shelby en amorce, ce qui tranche avec les secondes précédentes. Mangold nous démontre par le biais de sa mise en scène que c’est la première fois que Shelby semble avoir l’occasion de discuter réellement avec Ford. Quand on revient sur Shelby le plan d’après il est cette fois-ci en gros plan, ce qui souligne l’importance de son discours sur Ferrari. Les nouvelles réactions de John Bernthal et Josh Lucas prouvent que quelque chose est en train de se passer. Contrechamp sur Ford. Aucune réponse de ce dernier. Vient alors le moment ou Shelby annonce le record de vitesse établi par l’écurie Ford et la peur de Ferrari, avec un léger travelling avant pour renforcer l’importance de cette information. Le nouveau contrechamp sur Ford est différent. Il est cette fois montré par le biais d’un plan rapproché, et son mouvement de la tête indique que Shelby a réussi à avoir son attention.

De retour sur Shelby qui finit son long discours, avec les différentes réactions des personnes dans la pièce. Nous sommes revenus à la configuration de départ avec ce plan large et Ford au premier plan à droite. Alors que Shelby vient de terminer ses « explications » Ford est de nouveau montré en plan rapproché. Il se tourne alors vers Shelby, d’un air limite désolé. Le contrechamp sur Shelby est en contre-plongée pour suggérer un sentiment de supériorité. Shelby a raison, et Ford ne peut que l’admettre.

Ford se lève alors, s’empare du dossier et invite Shelby à le suivre près de la fenêtre. Les deux hommes se parlent alors face à face, dans un champ-contrechamp tout ce qu’il y a de plus normal, mais qui justement démontre enfin le dialogue qui s’installe entre les deux personnages. Ford évoque une anecdote située pendant la guerre et lui annonce qu’il est le patron de Ford Motor Company et que Shelby doit lui rendre des comptes à lui et personne d’autre. Shelby a gagné. Il a appuyé là où ça faisait mal, et Ford a compris le message. Il s’en va, victorieux et prêt à partir « en guerre » comme Ford le lui a demandé.

La scène dans son intégralité en vidéo :

Par le biais de son découpage, du placement de ses personnages et de sa scénographie, Mangold illustre en fait un des points majeurs du film : la communication. Shelby devait parler à Ford, mais il ne pouvait le faire avec tous les subordonnés. Il doit aller à la source ; c’est le seul moyen pour lui de réellement faire entendre sa voix. Et dans un monde dirigé par l’appât du gain au détriment de l’art, faire leur trou devient pour Miles et Shelby un véritable parcours du combattant. La scène démarre par une réalisation plus complexe que la fin, qui tend lentement vers quelque chose de très simple mais qui devient ici un véritable enjeux : un champ-contrechamp entre deux personnages tout ce qu'il y a de plus banal. Et c'est là que Mangold vise juste : en mettant en avant le dialogue et l'importance des choses simples, le réalisateur prouve que c'est la qualité des relations humaines qui fait avancer la société. On pourrait presque dire que Le Mans 66 est un reflet de la situation actuelle dans le monde (et évidemment à Hollywood) et un grand film sur le capitalisme. Un long métrage dans lequel l'humain prime avant tout comme souvent chez le réalisateur. Et tout ça se fait par le biais de la mise en scène. La Fox peut remercier James Mangold : pour un dernier tour de piste, le studio repart avec les honneurs.

Par Antony Portier

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