SIXIEME SENS

Malcolm (incarné par Bruce Willis) arrive au restaurant et s’excuse d’être en retard dans un plan d’ensemble. Alors qu’il continue de parler et d’expliquer les raisons de son retard, la caméra se rapproche de lui pour mettre en avant son discours. Ce rapprochement est tel que le personnage finit par être seul dans le cadre, comme s’il parlait à lui-même (sentiment évidemment accentué par le silence de sa femme désormais hors-champ). Ce n’est pas une discussion, juste un homme exprimant ce qui lui passe par la tête. Vient alors la serveuse qui pose l’addition sur la table. La caméra se recentre rapidement sur cet élément afin de capter la tentative de Malcolm de communiquer avec sa femme d’un geste de la main (il veut payer l’addition), tentative qui échoue, sa femme attrapant l’addition en premier. C’est Anna qui est maintenant seule dans le cadre, mais elle ne prononce pas un mot. La caméra recule alors afin de faire rentrer Malcolm par la gauche étant donné qu’il essaye d’établir le dialogue en continuant de parler. Rien n’y fait. Anna murmure un « joyeux anniversaire de mariage » et s’en va, laissant Malcolm seul une nouvelle fois. On voit donc que Shyamalan utilise le traveling avant et arrière au sein d'un même plan afin de jouer avec les attentes du spectateur. Le procédé n'est pas seulement là pour introduire un décor et annoncer la fin d'une scène ; il amène un véritable sentiment de déception pour le spectateur comme pour le personnage principal. Sa valeur est donc ici tout autant scénique que dramaturgique.

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De gauche à droite

Malcolm rentre chez lui. Il retrouve Anna endormie sur le canapé avec la télé allumée. Il s’assied à côté d’elle et la regarde sans un mot. Commence alors un nouveau dialogue dans lequel Malcolm prononce le nom de sa femme en gros plan. Le contre-champ qui suit nous nous montre Anna répondant « tu me manques ». Les deux ont pour la première fois communiqué, et le plan suivant les réunit dans le cadre un court instant. Alors qu’Anna déclare que Malcolm l’a quitté, ce dernier rétorque que ce n’est pas le cas. La succession de champs / contre-champs donne l’impression que les deux se parlent enfin, mais Anna semble regarder dans la direction opposée dans l’axe, la mise en scène créant une distance en les séparant bel et bien malgré l’apparente complicité qui serait revenue. Quand vient la fameuse bague et le twist qui remet en question tout ce que le spectateur a vu, le personnage s’écroule et la caméra devient tremblotante, loin des plans fixes précédents.

De gauche à droite

Alors que Malcolm reprend ses esprits et réalise l’ampleur de ce qui lui est arrivé, c’est un plan large qui nous le dévoile plus éloigné que jamais d’elle et enfermé dans le cadre par l’embrasure de la double porte. Le personnage vient de se rendre compte qu’il avait (comme le spectateur) tout faux, et le sentiment de solitude qui pèse sur ses épaules est prégnant. Il n’a jamais été question de son travail durant l’heure et demi qui a précédé. Viennent alors les adieux à sa femme. Cette fois-ci c’est une vraie discussion en champ / contre-champ qui se déroule sous nos yeux, avec Anna qui fait enfin face à Malcolm quand elle lui répond dans l’axe (malgré le fait qu’elle dorme). Malcolm peut enfin partir en paix. La dernière image du film est évidente : le couple a finalement trouvé le moyen de discuter et de se réconcilier, et c’est l’image des deux tourtereaux qui s’embrassent qui conclut le métrage dans un fondu au noir (comme dans INCASSABLE).

De gauche à droite

Il est là le véritable twist de ces films : nous faire croire que ce sont des histoires de fantôme ou de super-héros, alors que non. Depuis le début la réponse est sous nos yeux : ce sont des histoires d’amour. Un couple déchiré par le passé et qui se réconcilie à la fin. Aussi simple que cela puisse paraître, ce retour à des enjeux profondément humains prouve une chose : avant d’être un expert du fantastique ou un petit malin qui aime les twists, Shyamalan est un réalisateur qui a du cœur.

 

Par A.Portier