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"Quand on parle de..."

Steve McQueen

Quand on parle de Steve Mcqueen et de l’ensemble de son œuvre, le culte du corps revient constamment. Pas étonnant, le réalisateur anglais s’étant fait un point d’honneur à traiter de l’être humain et de son rapport avec son enveloppe charnelle. Un thème cher à Mcqueen qu’il commencera par traiter à travers la famine dans Hunger, en passant par l’addiction au sexe dans Shame, pour finir par l’esclavagisme dans 12 years a slave.

Trois sujets bien différents qui ont permis au réalisateur de mettre en scène des personnages poussant leurs corps dans leurs derniers retranchements, à s’emprisonner (littéralement ou métaphoriquement), quitte à en perdre parfois la vie.

 

« Nous utilisons tous notre corps, c’est comme ça que nous fonctionnons. Nous parlons à peine. Dans les films, les gens parlent tout le temps de ce qu’ils ressentent ou pas, et dans la réalité ce n’est tout simplement pas le cas. Nous avons fait Hunger de façon à refléter une sorte de réalité, et je pense la même chose de Shame. L’idée même du passé et de ce qui a pu leur arriver, je voulais rendre cette situation familière plutôt qu’inconnue. Je voulais que ce soit sur ce que nous savons, sur ce qu’il leur arrive dans la vie de tous les jours. On rencontre quelqu’un pour la première fois et nous n’avons aucune idée de qui est vraiment cette personne. Ce qu’il font c’est se montrer de la meilleure façon possible, et peut être qu’après un certains temps, après avoir appris à les connaître dans l’instant présent, nous pourrions voir leur passé. Et c’est exactement ce que je voulais faire avec Sissy et Brandon avec le spectateur.

Si on pense à la façon dont Bobby Sand a utilisé son corps, il était dans une prison de haute sécurité à Belfast, et à l’intérieur de ça il a créé sa propre liberté en arrêtant de manger. De l’autre côté du mur, dans une décennie différente, Brandon vit à Manhattan, dans cette métropole d’excès et de liberté occidentale. Il a un super boulot, il est beau et il a de l’argent. Au sein de ces possibilités il créé une prison dans laquelle il s’enferme à travers ses activités sexuelles. Donc d’un côté ce sont des oppositions binaires, mais il sont aussi reliés d’une certaines manière. La situation du corps est vraiment au centre. Mais vous voyez, le corps, c’est ce que nous faisons. Nous ne sommes pas des acteurs shakespeariens qui ont de longues conversations sur la façon dont nous vivons ou je ne sais quoi. Nous gémissons et nous grognons et nous traversons la journée ainsi.  Et souvent quand nous parlons, nous disons beaucoup de conneries, parce que c’est une façon de passer le temps, d’éviter certaines choses. Si nous parlons, peut être à notre meilleur ami ou notre psy ou n’importe qui,  la plupart du temps les gens n’écoutent pas. » 

 

Steve Mcqueen

Ce n’est plus une surprise après trois films : Steve McQueen est avant tout un esthète de l’image. De formation artistique, il se repose surtout sur le visuel et sur les performances de ses acteurs, les filmant dans de longs plans, voir parfois des plans séquences entiers. Tout le monde se rappelle de cet incroyable plan séquence d’un quart d’heure dans Hunger, dans lequel Michael Fassbender et Liam Cunningham débattent des convictions de chacun. Un plan fixe, rythmé par des dialogues brillamment écrits et des acteurs en tout point parfaits. Une scène à l’opposé de l’ensemble de son œuvre, composée avant tout de narration par l’image. Raconter une histoire sans dialogue juste par la force de la composition et de la musique, est un fait rare de nos jours. Surtout en cette période de films « bavards » qui pensent que ressasser des thématiques par le biais de longues tirades est une finalité. McQueen fait un peu parti de ses « intrus » dans le système actuel. Un des rares représentants qui peut se permettre d’affirmer faire du vrai cinéma ou au moins, quelque chose de simplement différent : de l’émotion par l’image, la lumière, les acteurs et la musique. Après tout, le cinéma n’a-t-il pas commencé comme tel ? 

Quand des personnages s’expriment dans un film de Steve McQueen, cela sera toujours justifié. Cela aura un sens, fera avancer l’histoire ou nous en apprendra plus sur tel personnage, au lieu de rythmer des scènes de façon artificielle. Un parti pris qui laisse bien évidemment nombre de spectateurs sur le carreau, mais qui mérite d’être salué. Shame est un film centré sur un personnage prénommé Brandon.

Brandon est beau, Brandon a un bon travail et un patron super cool. Brandon a un bel appart à New York…Bref ! En apparence tout coule de source. Sauf que Brandon est comme le personnage de Hunger : emprisonné.

Emprisonné par son addiction : le sexe. Michael Fassbender, acteur fétiche de Steve McQueen, a déjà officié dans les deux autres films du réalisateur anglais. Dans Hunger il joue un prisonnier politique faisant la grève de la faim afin de revendiquer ses convictions et s’offrir une liberté. Dans 12 Years a Slave il est celui qui emprisonne les autres.

« (...) souvent quand nous parlons, nous disons beaucoup de conneries, parce que c’est une façon de passer le temps, d’éviter certaines choses. Si nous parlons, peut être à notre meilleur ami ou notre psy ou n’importe qui,  la plupart du temps les gens n’écoutent pas. »

 

Steve McQueen

C’est également Fassbender (Brandon dans le film) que nous retrouvons dans la scène dont il est question. La scène s’ouvre avec un plan rapproché de son personnage attendant le métro. Nous nous retrouvons quelques secondes après à l’intérieur de la rame. Brandon est assis, entouré de 2/3 personnes. Un rapide contre champ suit son regard et nous dévoile un sans-abri assis en face de lui un peu plus loin. Une solitude qui semble lui peser (la suite qui verra le cadre se rapprocher sur son visage nous laisse par ailleurs le supposer). Tournant la tête il aperçoit une jeune femme assise également en face de lui. A cet instant, sur ce plan précis, des gémissements viennent se « superposer » sur la jeune inconnue. Cela reflète comme une sorte de projection de ses désirs sur elle. Il a à peine posé les yeux sur celle-ci que ses pulsions s’éveillent, alors que quelques secondes avant il semblait préoccupé par le sort de ce vieil homme.

De gauche à droite

Le plan suivant nous montre Brandon se retournant après la jouissance de l’acte avec une femme (cachée car de dos). Elle n’a aucune identité, n’est qu’un pion parmi tant d’autres, et le fait que ses gémissements soient superposés à ceux de la femme du métro en dit long sur les intentions du personnage de Fassbender : trouver une nouvelle proie. Nous découvrons l’appartement de Brandon, qu’il traverse de droite à gauche complètement nu. D’abord dans la pénombre, il finira en pleine lumière, mais repartira aussitôt hors champ après avoir allumé son téléphone fixe en chemin, nous laissant avec la voix de sa sœur (Sissy) lui demandant de décrocher. Il reste hors champ, laissant la voix de sa Sissy encore plus dans l’ignorance.

De gauche à droite

Retour dans la rame de métro, avec Brandon en plan rapproché. Il recommence à chercher la femme du regard. Celle-ci est cadrée de façon plus large, se fondant dans le scope et la masse de personnes l’entourant. Elle se sent observée et souri, mais n’ose le regarder. Une sonnerie retentit alors, comme pour attirer son attention. Sauf que cette sonnerie ne fait pas partie de ce plan, du moins pas de cet endroit.

 

Nous découvrons alors qu’encore une fois le quotidien de Brandon se mélange avec l’instant présent. Un plan sur son entrée nous le montre aller ouvrir la porte à une jeune prostitué. L’instant d’après il est sur le lit et lui ordonne de se déshabiller lentement devant lui. Au moment où il la saisît par le bras, McQueen opère un cut et nous remontre la même scène précédente, dans laquelle Brandon ouvre ses rideaux le matin (symbolisé par ce plan dans lequel la lumière traverse le cadre). Il traverse son couloir et appuie sur son répondeur. Cette fois-ci le plan est beaucoup plus rapproché, soulignant le processus répétitif de l’acte. De plus, il est reflété par le bijou d’une de ses conquêtes, signe de son emprisonnement vis à vis de son addiction.

De gauche à droite

Contre toute attente, le personnage revient dans le champ et fait le chemin inverse sans s’arrêter devant son téléphone qui ressasse les mêmes messages de sa sœur. Il traverse le cadre de gauche à droite, se dirige vers les toilettes afin d’uriner pendant que la voix de la sœur (insistante) résonne encore dans le couloir en hors champ. Après avoir fini sa petite commission le personnage referme la porte de la salle de bain, en même temps que Sissy se résigne à le faire décrocher. Il n’y a aucun dialogue entre les deux, et nous comprenons qu’il refuse de lui parler par le simple biais de l’image. 

De gauche à droite