"American Dream 2.0"

Il y a quelque chose de fascinant dans Mr Robot. Alors que les suites de séries n’en finissent plus d'envahirent les chaînes de télévision, il est toujours curieux de s’attaquer à une création originale, surtout venant d’un showrunner jusque-là inconnu, sur une chaîne loin d’être aussi porteuse que HBO ou AMC. Créée par Sam Esmail, réalisateur d’un seul long métrage passé inaperçus (Comet), la série raconte les mésaventures de Elliot, hacker surdoué, qui pour pallier à son manque de sociabilité, pirate les personnes de son entourage afin de connaître tous leurs secrets. À partir de ce postulat de base, Esmail façonne une histoire de lutte des classes, sorte de Fight Club narrant le combat de David contre Goliath, Goliath étant bien évidemment les grandes sociétés se prenant pour Dieu tel qu’il le dit dans l’introduction.

 

Les influences de Mr Robot sont nombreuses. On peut citer par exemple American Psycho par rapport au personnage de Tyrell, jeune cadre bien propre sur lui en apparence, mais qui est en fin de compte prêt au pire pour accéder au pouvoir, tel le Patrick Bateman de Brett Easton Ellis. Ou Kubrick, pour ces génériques qui apparaissent soudainement, en passant par l’utilisation des plans fixes et du grand angle, voir encore Tangerine Dream pour la musique. Mais la plus grande influence de Mr Robot est sans conteste le cinéma de David Fincher de manière général. De cette musique rappelant les compositions particulières de Trent Reznor/Atticus Ross, en passant par la photographie, la mise en scène et les thématiques/personnages qui renvoient à des pans entiers de la filmographie du metteur en scène de Seven. Et pourtant, Mr Robot ne semble jamais trop écrasé par toutes ces inspirations et arrive à se trouver sans peine une identité propre. Un exercice délicat quand on sait que le trop pleins de références peut vite donner lieu à des objets hybrides quelque peu bâtards.

« Fight Club est génial dans son esprit d’anti ordre établi. Quand vous faites une série sur les hackers et la culture qui les entoure, ça serait négligeant de ma part de ne pas être inspiré par un film qui est le roi sur ce sujet. Dans l’esprit, nous voulons le même sentiment que Fight Club a donné aux spectateurs. Il y a quelque chose d’audacieux, d’excitant et de divertissant à propos de ce film même si il est aussi très politique. Et il montre également tous les défauts et avantages de notre société de consommation. Je ne peux nier que ces éléments ont une influence sur notre show. »

 

Sam Esmail

« Hello friend ». La voix de Elliot Alderson retentit pour la première fois dans un fond noir, s’adressant directement au spectateur.

 

Dans Mr Robot, le quatrième mur sera régulièrement brisé via cette fameuse voix-off qui participe pleinement à l’aspect schizophrénique du personnage. En dehors de la partie ludique que cela implique, l’utilisation de la voix-off permet à Esmail de créer un lien particulier avec le spectateur, jusqu’à anticiper ses attentes concernant l’intrigue. Bien que tout soit rattaché à Elliot, il demeure un narrateur en qui on ne peut avoir confiance. Cette prise de conscience de l’impossibilité d’une quelconque fiabilité en ce narrateur impose une distance bienvenue, surtout qu’elle amène à revoir les enjeux et les émotions qui en résultent sous un autre regard. Quand un retournement de situation majeur intervient en fin de saison, Elliot dira ainsi : « tu le savais depuis le début n’est-ce pas ? ». Bien conscient des limites d’un tel twist, le créateur prend ainsi constamment à revers les attentes de chacun, brouillant les pistes concernant l’intrigue, projetant ainsi l’attention sur la narration et son déroulement, et non sur les révélations à proprement parlé. Au final peu importe la destination quand c’est le chemin parcouru qui reste. Dans le cadre d’une série ceci est d’autant plus important étant donné qu’elle est construite sur la longueur. L’ironie cependant est que Esmail avait à la base traité Mr Robot comme un long métrage. A partir de là, le scénariste/réalisateur a conçus les différentes saisons de Mr Robot comme des actes, la première étant l’équivalent de la fin du premier. Ainsi, le fameux twist et la fameuse question qui en découle seront résolus peu avant la fin de la première saison. Le spectateur malin qui aura découvert le pot aux roses avant le personnage principal aura ainsi une longueur d’avance sur celui-ci mais à l'arrivée, le lien émotionnel qui les lies n’en deviendra que plus fort (Esmail préférant jouer sur l’émotion véhiculée par cette révélation). C’est d’ailleurs un des points forts de la série qui arrive d'une bien belle manière à contourner certains archétypes et à rendre intéressants des protagonistes/antagonistes à priori banals voir antipathiques. On pense à ce dealer, qui de simple idiot devient en quelques secondes limite touchant. Ou à ce grand directeur d’entreprise, apparaissant d’abord comme un homme arrogant et machiste, avant de se révéler conscient des méfaits de ses actes tout en dénonçant un système qui ne peut changer.

Tout comme les films de Fincher ou de Kubrick, Mr Robot est une série qui met un point d’honneur à proposer une mise en scène millimétrée, composée principalement de plans fixes, jouant de décadrages, de silences, et d’un ton particulier qui la différencie de suite du tout venant télévisuel. L’ambiance qui en résulte participe grandement à son charme. Chaque introduction d’épisode devient ainsi un véritable bonheur. D’un discours face caméra, à un dialogue qui joue sur le hors champ pour mieux surprendre, à une scène jouant de la temporalité...Elles font preuve d’inventivité et permettent ainsi d’accrocher le spectateur dès les premières minutes ! Il est toujours agréable de voir que le petit écran ne revoit pas ses ambitions de mise en scène à la baisse, et Mr Robot fait clairement parti de ces séries dont la mise en scène étonne et attise la curiosité.

« Quand je prenais l’avion lors du tournage, Shinning jouait parfois lors des vols. J’adore ce film, et j’ai remarqué que Kubrick cadre ses personnages très haut en laissant beaucoup d’espace vide, ce qui amène une réaction émotionnelle très perturbante. Peu importe si Kubrick a délibérément décidé de le faire pour ce film, nous avons choisi quelque chose de similaire pour la série. Une autre grande influence de Kubrick est la façon dont il utilise le grand angle. J’aime les grands angles. Dans le deuxième épisode, que j'ai réalisé, le show commence avec cet énorme plan large, ce qui est très inhabituel pour une série télé, avec Elliot se tenant immobile dans l’embrasure de cette porte. On ne peut raconter cette histoire avec une focale qui n’est pas aussi puissante. Kubrick adorait aussi ses grands angles, et il en résulte un ton particulier quand vous les utiliser. C’est étrange et détaché, mais en même temps captivant et cela concentre plus votre attention sur le cadre. Ce n’est pas dans toutes les scènes, mais c’est vraiment quelque chose que nous avons inclus plus dans notre show que dans n’importe quelle autre série. »

 

Sam Esmail

Globalement, la première saison regroupe trois intrigues qui se rejoignent : celle d’Angela, en quête de vérité sur le piratage, la tentative d’ascension de Tyrell au pouvoir qui passe par les pires coups bas et enfin Elliot, qui, avec l’aide de FSociety et d’un autre groupe mystérieux, tente de renverser le capitalisme en s’attaquant à E-Corp. Ainsi, c'est bien de la dette américaine dont il est question, faisant de Elliot une sorte de « Robin des bois » des temps modernes. Et vu que la série affiche clairement sa filiation avec FIGHT CLUB (allant jusqu’à reprendre Where is my mind des Pixies à la fin d’un épisode), c’est plutôt une sorte de nouveau Tyler Durden qui s’offre au spectateur à travers ses motivations. Repartir de zéro, rendre le monde meilleur en détruisant le système, tel est l’intention de F Society. La série offre par ailleurs de jolis contrepoids à ce parcours en décrivant l’ascension d’un des cadres de la société à abattre. Tyrell Wellick est un personnage dont le comportement extrême révulse autant qu’il fascine. Les scènes dans lesquelles il apparaît sont à chaque fois de grands moments tellement elles apparaissent absurdes. Consumé par une fascination de "l’American Dream" dans ce qu’il a à la fois de plus beau et ridicule, il est pour ainsi dire un antagoniste et en même temps un allié. L’ambiguïté est constante et ne se limite pas qu’à ce personnage, au contraire ! Elle ne fait que naviguer entre le réel et l’irréel (le point de vue d’Elliot qui devient réalité par exemple : E Corp deviendra Evil Corp après qu’il ai prononcé ce nom) et les motivations qui habitent les personnages. L’apogée de cette ambiguïté se trouvera dans l’épisode quatre, qui est placé sous le signe de l’onirisme. Constitué en partie d’un bad-trip de Elliot, le vrai et le faux deviennent indissociables le temps d’un plan séquence, avant de sombrer dans la farce.

« Ce qui était révolutionnaire avec Breaking Bad, et je ne sais pas si d’autres séries ont fait ça, c’était que ça s’engageait à raconter une histoire avant tout. Ici, nous allons raconter une histoire du début à la fin, et il va vraiment y avoir une ligne claire, et nous n’allons pas dévier vers quelque chose d’autre. C’était très inspirant car Mr Robot était à la base un film avec une histoire – la fin de la saison 1 est la fin du premier acte, ou des trente premières minutes, et puis la vraie histoire commence à la saison 2 – et j’avais une fin en tête. Quand j’ai pris la décision d’en faire une série, je me suis rappelé «  bon, Breaking Bad l’a fait, ils sont allé du début à la fin et s’en sont tenu à ce trajet ! C’est ce que je veux faire avec Mr Robot » 

 

Sam Esmail

Composé de dix épisodes, Mr Robot à su créer l’événement. Les acteurs sont impeccables ; Malek est une belle révélation tout comme Wallström, et cela fait plaisir de voir Christian Slater s’amuser comme un fou dans un rôle pourtant loin d'être si évident ! L’ambiance quant à elle (parfois à la limite du surnaturelle) qui émane du show est aussi l'un de ses points forts. Et si dans l'ensemble l’intrigue reste très convaincante, elle n’a malheureusement pas su éviter quelques baisses de régime légères au niveau du rythme. Heureusement, les secrets du scénario ne le reste jamais bien longtemps, et même si la machine se relance régulièrement via des enjeux parfois volontairement nébuleux la garantie d’une trame et d’enjeux déjà définies permet de se rassurer en partie quant au futur de la série. La méthode de Sam Esmail reste un exercice délicat : même si la fin est déjà écrite, le fait de passer d’un long métrage à une série implique inéluctablement une durée plus longue, et donc bien plus de sous-intrigues/péripéties à rajouter. Ce rajout de « gras » dans l’histoire ne serait-il pas un potentiel problème ? L’avenir nous le dira. Reste donc à patienter jusqu’à l’année prochaine, afin d’éclaircir des pistes prometteuses.
Quand il s’explique sur la raison de ses actes, Elliot répond « je voulais sauver le monde ». On ne sait pas encore si c’est réellement le cas, mais il aura au moins sauvé un été plutôt morne niveau série.

Finalement il traite plutôt bien ses « amis ».
Merci Elliot.

Par A.Portier