Se différencier de la masse est devenu une véritable épreuve dans le paysage télévisuel actuel. Les plate-forme telles que Netflix ont engendré une véritable explosion de la consommation de séries qui s’étendent sur près de dix saisons pour certaines (ce n’est pas THE WALKING DEAD qui nous donnera tort). Aussi est-on toujours curieux de découvrir ces mini-séries composées de quelques épisodes seulement et qui se résument à une saison. La création de ces séries est aussi bien souvent différente de celle de ses grandes sœurs. En l’occurrence la post-production de THE NIGHT OF a duré un an, avec un seul monteur, et la création de la série s’est fait en équipe réduite, bien loin des grandes réunions de brainstorming qui animent bien d’autres shows. HBO avait déjà tenté l’expérience avec le très bon SHOW ME A HERO l’année dernière. Crée par Richard Price (qui a travaillé sur la série THE WIRE A.K.A. SUR ÉCOUTE en France) et Steven Zaillian (le scénariste de LA LISTE DE SCHINDLER, MILLENIUM, AMERICAN GANGSTER), THE NIGHT OF est l’adaptation américaine de la série anglaise CRIMINAL JUSTICE diffusée entre 2008 et 2009. Elle narre la descente aux enfers de Nazir Khan, jeune du Queens qui verra son destin changer après une nuit qu’il n’est pas prêt d’oublier. Encore une série policière ?

 

Oui, mais pas n’importe laquelle.

"On a regardé la série anglaise et dès le début on s’est dit « penchons-nous sur une enquête, de la nuit de l’arrestation jusqu’à sa résolution». Ca m’a beaucoup aidé de regarder tout ça dans le détail. […] Il y a une chose dont on ne parle jamais quant au fait d'être pris dans une procédure judiciaire : c'est interminable. Ce qui est compliqué c’est de capturer ce sentiment sans provoquer l'ennui."

 

Steven Zaillian

La particularité de THE NIGHT OF est que sa trame est centrée non pas sur la résolution d’une énigme mais sur un mode opératoire purement administratif. Ici, l’identité du tueur importe presque moins que la façon dont le système judiciaire est décortiqué. Ce traitement passe avant tout par une écriture très rigoureuse et documentée qui met en avant des détails a priori insignifiants. Par exemple, les deux officiers de police du premier épisode (qui sont loin d’avoir un temps de présence très important) reviendront à plusieurs reprises afin de mettre en avant leur déposition, élément qui serait habituellement totalement occulté. Et pourtant tous les avis comptent dans THE NIGHT OF, qu’il s’agisse des suspects principaux ou des personnages secondaires qui ne participent que de loin à l’affaire.

Loin de négliger les scènes les plus importantes, Zaillian et Price mettent un point d’honneur à décrire la lente descente aux enfers de Nazir et sa famille. Un dilemme concernant la récupération d’une voiture, les conséquences de l’incarcération de Nazir à la fois physiques et mentales, son rapport avec l’extérieur qui aura forcément des répercussions sur sa vie en prison et inversement… Autant d’éléments qui additionnés forment une chaîne de dominos qui semblent s’écrouler sur les personnages. En ressort l’impression que les auteurs ont parfaitement digéré les codes inhérents au genre afin de jouer avec. Sous ses airs de série banale THE NIGHT OF voit son récit dynamité par son traitement et son rythme. Des scènes sur lesquelles pèse un silence de plomb côtoient des passages dialogués qui s’étirent sur plusieurs minutes. En résulte de purs moments de mise en scène qui font de la série un objet fascinant, largement au-dessus du tout-venant téléfilmesque.

 

Steven Zaillian dirige sept épisodes sur les huit que contient la série. Le célèbre scénariste accomplit pour l’occasion un remarquable travail de mise en scène pour son passage derrière la caméra. Epaulé par le directeur de la photographie de Paul Thomas Anderson Robert Elswit, Zaillian construit un véritable film de huit heures à la réalisation classieuse. Les plans sont millimétrés et sublimés par une superbe lumière qui sait mettre en avant les détails, composants ô combien importants de l’histoire. Pas de caméra portée ici, mais de nombreux plans fixes ou travellings qui décrivent avec justesse un univers froid et impitoyable. Zaillian vient du cinéma, a toujours travaillé pour le cinéma, et ne sait que travailler selon une méthode spécifique à ce medium. De ce filmage classieux découle une atmosphère très anxiogène, sentiment qui sera amorcé dès l’incroyable premier épisode avec une unité de temps et un traitement très naturaliste. Cette approche ultra-réaliste accentue les actions de chacun et leurs conséquences en même temps qu’elle oblige littéralement le spectateur à se focaliser sur les enjeux du récit. Il en ressort que malgré son aspect simple et très studieux THE NIGHT OF s’avère extrêmement ludique et prenant. D’indice en indice, d’interrogation en interrogation, la série captive par la qualité de son écriture et sa mise en scène élégante.

"Vous devez avoir les scènes importantes, évidemment, mais quand vous avez l’opportunité de basculer de l’autre côté du récit, de montrer ce que l’on ne voit pas d’habitude, parfois c’est là que cela devient intéressant. Il y a beaucoup de scènes dans les premiers épisodes dans lesquelles les gens attendent que quelque chose se passe, parce que c’est comme ça que ça se passe. Quand vous allez au commissariat vous patientez.  Quand Naz va se faire interroger, la scène ne commence pas par l’interrogatoire, elle commence par lui qui appréhende l’interrogatoire. On est là pendant une minute ou deux, seul avec Naz. Ce sont les choses que je voulais voir."

 

Steven Zaillian

Si avec THE NIGHT OF Steven Zaillian s’amuse à bousculer les attentes du spectateur, il n’en oublie pas pour autant l’aspect purement psychologique. John Turtutto incarne un personnage à la fois absurde, grotesque, parfois hilarant, mais aussi diablement touchant. Zaillan et Price utilisent ces huit heures afin de mettre en avant la chose qui semble le plus manquer à ce système : l’humanité, quand bien même cette dernière est amenée de façon incongrue. Ce n’est donc pas un hasard si la quête de guérison de Jack Stone (ce dernier a un eczéma très prononcé) se conclue comme pratiquement tous les arcs scénaristiques : un retour à zéro (qui plus est lors d’un moment décisif et qui ne doit rien au hasard). Les personnages de THE NIGHT OF sont baladés dans un système qui est ce qu’il est, et ils doivent faire avec (dans le dernier épisode, Stone, conscient de cet état de fait, dit très clairement « on les emmerde, tant pis »). La série se conclut de manière très amère et mélancolique. Si toutes les questions que le spectateur se posait n’ont pas forcément trouvé de réponse, le spectacle des vies écorchés que donnent à voir ces huit épisodes est poignant. On n’est pas prêt d’oublier la dernière scène opposant Michael K. Williams et Riz Ahmed, ou cet instant durant lequel Naz se remémore un moment a priori banal mais néanmoins vecteur d’espoir et de bonheur dans son quotidien.

 

C’est par le biais de cette approche très factuelle et froide (on pense pas mal à Fincher) que THE NIGHT OF épate, surprend, et creuse son sillon dans l’univers impitoyable des séries. En apportant de la fraîcheur dans un genre très commun (voir le traitement de la prison, bien loin des clichés habituels) Zaillian et Price captivent du début à la fin et font de THE NIGHT OF une bombe qu’on ne voyait pas forcément venir, un mini-show passionnant qui reste en tête après visionnage. Et ça c’est toujours bon à prendre.

 

Par A.Portier